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Nénuphare Chroniques et quotidien de la Maison-phare

La notion d’autorité : dominer ou s’autoriser ?

Par Mathieu DEPOIL, publié le 19/05/22 sur Jonctions Press / Le social en mouvement

Dans le secteur du travail social et éducatif, la notion d’autorité est souvent perçue comme pouvant être un « nœud » avec lequel les professionnel·le·s doivent composer et parfois même se positionner. Entre autoritarisme «institutionnel» issu des politiques publiques néolibérales normatives et autoritarisme «postural» issu des pédagogies traditionnelles, il est parfois difficile de favoriser une vision et une pratique émancipatrice et transformatrice de la société par le travail social. Petit tour d’horizon de cette notion complexe et souvent détournée de son objet initial qui est, en pédagogie sociale, s’autoriser à être auteur.

Il y a de nombreuses manières d’aborder et de traiter la notion d’autorité. L’un des premiers réflexes, conditionné par notre rapport au pouvoir hérité de la pédagogie traditionnelle scolaire et de l’organisation de la société occidentale autour de la fonction de chef, serait de considérer l’autorité comme pouvoir ou droit à commander et à contraindre. Cette vision de l’autorité, qui semble être majoritaire aujourd’hui, se traduit essentiellement par ce que nous pouvons nommer la domination contrainte et acceptée, légitime ou illégitime suivant les situations. Cette vision, souvent liée à la notion de pouvoir et de puissance, n’est pas sans poser problème dans le cadre d’un travail social à visée émancipatrice.

L’autoritarisme institutionnel et bureaucratique ?

Dans les espaces de travail qui sont les nôtres, la notion d’autorité s’inscrit à plusieurs niveaux. L’un des premiers niveaux est celui de l’autoritarisme administratif et institutionnel, affichant souvent une volonté politique d’uniformisation et de rationalisation des organisations et des pratiques (via des circulaires, chartes, cadres réglementaires, référentiels, etc.) sans discussion ni délibération au préalable avec les entités concernées : imposer plutôt que de délibérer. Dans ce cas, le mot autorité se substitue volontairement au terme d’« obligation administrative » dans le but « d’évaluer » et « d’uniformiser » les interlocuteurs. Cette uniformisation entraîne de fait une atomisation des acteurs et un isolement des projets, cherchant davantage à créer des modèles reproductibles et similaires plutôt que de favoriser l’expérimentation propre à chacune des organisations pouvant répondre à des logiques de recherches/actions. Dans ce cas, la différence que nous faisons en pédagogie entre un « modèle » qui sous-tend une reproduction, et un « exemple » qui inspire et illustre, semble ici fondamentale.

Dans un contexte sociétal et politique actuel, traversé par une forme de néolibéralisme autoritaire contraignant les projets, les modes d’organisation et les intentions politiques, cet autoritarisme prend souvent la forme de dispositifs ou de « contrats injonctifs » plutôt qu’une forme d’adaptation du contenu suivant les milieux d’exercice, les singularités de chacun, les publics accueillis et les problématiques identifiées.

« Une autorité qui autorise ».

La seconde manière de percevoir la notion d’autorité pourrait être celle d’une « autorité qui autorise » (in P. Meirieu, Pédagogie : le devoir de résister, Édition ESF, 2007). Cette vision trouve écho dans un second niveau qui est celui de la pratique éducative. En effet, dans un souci de non reproduction des systèmes d’oppression et de domination dans le rapport social, nous différencions ce qui relève de « l’autorité » par la règle, l’injonction, la discipline, la punition, du concept de « faire autorité» par la proximité, l’écoute, le savoir-faire, la proposition, l’utilité sociale et le cadre.

Pédagogiquement, nous sommes favorables à la seconde description : une autorité sans obéissance aveugle, qui se construit légitimement par un rapport social et collectif, sans domination et centré sur la capacité à agir, et non à interdire. Dans ce cas, l’autorité devient davantage un cadre de travail garantissant une qualité de vie collective et non la justification crue d’un acte de pouvoir individuel. Fernand Deligny, éducateur libertaire, s’adressant aux animateurs et animatrices d’une jeunesse « turbulente », positionnait la notion d’autorité en ces termes : « Si tu sais chanter, improviser une histoire de pirates, marcher sur les mains, imiter les cris d’animaux, dessiner sur les murs avec un morceau de charbon alors tu auras de la discipline. » ( F. Deligny, Graine de Crapule, Éditions du Scarabée, 1945). Cette vision de l’autorité traduit donc une approche par l’éducatif et la capacité à créer plutôt qu’une approche basée sur le rapport punitif du non-respect des règles.

Dans le cadre d’une relation éducative, il semble donc important de distinguer ce qui relève de la règle et ce qui relève du cadre, et d’évoquer l’équilibre entre le « laisser-faire éducatif » et « l’autoritarisme scolaire ». La notion de cadre est explicite et favorable à poser des limites, des repères et des contraintes collectives liées à une organisation bienveillante et rassurante d’un espace éducatif (couramment appelé le cadre non-négociable de la vie en collectivité). Pas de confrontation, ni d’esprit critique, ni d’évolution sans cadre posé au préalable car celui-ci garantit la sécurité morale, affective et physique des personnes qui composent le milieu. Le laisser-faire éducatif n’est donc pas une vu comme une alternative à l’autoritarisme traditionnelle. Cependant, nous sommes critique de la notion de règlement ou de règle, qui autorise ce qu’elle n’interdit pas et qui se présente comme une succession d’interdits sans pour autant fixer de repères, de justifications et de compréhension du contexte de la règle dictée. Un cadre se teste et une règle s’enfreint. C’est ici que nous percevons la force de l’une et la limite de l’autre : la différence entre autoritarisme (punition) et s’autoriser à être auteur (responsabilités) reprenant ainsi les racines du mot « autorité » empruntées du latin auctoritas, dérivé de auctor.

Prendre conscience de l’autorité : devenir auteur.

A partir de ce positionnement, les formes et postures autoritaires ne sont pas envisageables en pédagogie sociale et la notion d’autorité est à conscientiser dans chaque acte pédagogique : le fonctionnement propre à la pédagogie sociale évite de créer des situations appelant à de l’autoritarisme en favorisant les postures d’auteur et en autorisant par l’accompagnement plutôt qu’en interdisant par la règle. De ce fait, la pratique d’assemblées collectives, d’ordres du jour participatifs, du traitement collectif des dysfonctionnements, confèrent un caractère social et collectif à l’autorité.

L’expression de « crise de l’autorité », souvent entendu dans les milieux éducatifs, peut renvoyer à une autre question : les conflits scolaires, les incompréhensions éducatives, les défiances, le découragement familiales et le fatalisme éducatif, l’invisibilisation et la précarisation des enfants ne traduisent-ils pas avant toute chose une crise des institutions elles-même avant celle d’une population ?

La question de l’autorité en pédagogie sociale dépasse donc les notions de pouvoir, de puissance, de genre, de position sociale et est abordée comme pouvant être un outil de justice sociale : autoriser ce que la société individualiste refuse, créer des tiers-espaces communs et collectifs ou chacun aurait une place.

Mathieu DEPOIL

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